mercredi, 30 août 2006

Rencontre de Nicole avec Jackie BAYARD

EN Juin 2003 Notre amie Nicole avait l'occasion de rencontrer l'une des premières compositrices de notre ami Serge LAMA.
Voici le témoignage de cette rencontre avec en prime deux textes inédit que lui avait à l'époque offert cette très gentille dame.

JACKIE BAYARD

 

Imaginons que Laurent, dans sa rubrique « détendons-nous » nous demande de citer le nom de la personne qui a écrit la musique de « A 15 ans », nous serions peu nombreux je pense à le savoir …à moins d’aller vite regarder dans la discographie de … 1964 ! Et là, nous pourrions lire de nom de Jackie Bayard.

Le hasard de la vie a mis Jackie Bayard sur mon chemin, et je suis allée à sa rencontre ce vendredi 13 juin. Elle habite Bourgoin-Jallieu, dans une jolie petite maison qui lui ressemble : accueillante, discrète, et chaleureuse.

Nous avons parlé longuement de … Serge Lama, bien sûr ! Elle l’a rencontré il y a 40 ans !! Il venait de terminer son service militaire, avait déjà la pleine valise de textes et cherchait quelqu’un pour les mettre en musique.

Jackie Bayard est professeur de piano (elle donne encore des cours aujourd’hui pour le plaisir), et c’est Renée Lebas qui lui parle de Serge, et organise la rencontre. Elle se souvient avoir accompagné Serge au Petit Conservatoire de la Chanson où çà ne s’est pas très bien passé pour lui …

Serge n’était pas très fortuné à l’époque, et venait très souvent chez Jackie, pour travailler, mais aussi pour casser la croûte ! Jackie lui joue au piano quelques notes, qu’elle rejoue inlassablement, et Serge écrira le texte de « A 15 ans » de cette façon. C’est elle aussi qui écrira « En 40 »,   « En ce temps-là » et « le sermon » qui  a été enregistrée dernièrement sur l’album « Symphonique » sorti en 1998 (enregistré à l’Olympia les 6 et7 novembre 1998).

Jackie aurait bien aimé écrire d’autres chansons pour Serge, mais la vie en décide parfois autrement : elle a deux enfants à élever, ne peut donc pas partir sur les routes, et puis Serge a son accident, rencontre Yves Gilbert … et on connaît la suite . Jackie a continué à écrire des chansons toute sa vie pour de très nombreux artistes qui n’ont pas eu malheureusement la carrière de Serge Lama (dommage pour les droits d’auteur !!).

Elle a suivi la carrière de Serge pendant toutes ces années  : « Il était convaincu de réussir depuis le début , et même après l’accident rien ne pouvait l’empêcher d’aller jusqu’au bout.  Je suis allée le voir chez Marcel Gobineau pendant sa convalescence, et il y croyait encore , n’avait aucune hésitation sur son statut de vedette . Je ne suis pas allée le voir au théâtre, et je n’ai pas trop aimé la série télé « Garde à vue ». Pas fan non plus de « Napoléon ».

Aujourd’hui,  Jackie va voir Serge quand il passe dans la région. « Il n’a pas changé » me dit-elle, « toujours aussi adorable ». Je lui ai demandé si, comme il le dit dans « Les ballons rouges » Serge « a fait ce qu’il a voulu », elle me répond sans hésiter : « oui, je crois ». Simone Marouani a fait appel à sa mémoire, et lui a demandé de parler de Serge dans l’émission « Recto-Verso » animée par Paul Amar, diffusée récemment sur la 5.

Elle me montrera des documents exceptionnels, tels que le premier programme de Serge en 1964 pour un gala que Jackie avait organisé, ainsi qu’une carte de vœux que Serge lui a envoyé pour la nouvelle année …1965 ! Et pour finir avec la nostalgie, elle a bien voulu me confier deux chansons complètement inédites, déposées à la SACEM mais jamais enregistrées par Serge : « Les gitanes » et  « C’est pas souvent ».

Je vous les confie, on reconnaît le style de Serge de cette époque : écorché vif, et malheureux en amour … déjà !!

Quant à moi, je lui ai remis quelques cartonnets avec l’adresse du site qu’elle distribuera autour d’elle. Elle ne connaissait que le site officiel, elle aura maintenant une bonne adresse pour rencontrer des fidèles, comme elle l’a été pendant toutes ces années, de Serge LAMA.

Nicole REYNAUD

Juin 2003

 

LES GITANES

 

Quand les gitanes font des miracles sur l’onde

Quand les gitanes font des sourires aux oiseaux

Elles nous laissent au cœur une angoisse profonde

Elles nous laissent au cœur un appel de bateau

Sous les grands chapiteaux

Leurs gestes se maquillent

De fards et d’oripeaux

De musique et de voix

Sous les grands chapiteaux

Où se masquent les filles

Au centre des drapeaux

Se lèvent comme un mât

 

Et les gitanes font des miracles sur l’onde

Et les gitanes font des sourires aux oiseaux

Elles nous laissent au cœur une angoisse profonde

Elles nous laissent au cœur un appel de bateau

 

Sous les grands chapiteaux

Leurs gestes se gaspillent

Sans fard sans oripeau

Sans musique et sans voix

Sous les grands chapiteaux

Plus seules que des filles

Au centre des drapeaux

Mais quant le jour viendra

 

Les gitanes iront dans leur pauvre costume

Les gitanes iront se jeter dans le noir

En nous laissant au cœur une angoisse une brume

En nous laissant au cœur un appel de guitare

Un appel de guitare …

                                                Paroles de Serge LAMA

                                                Musique de Jackie BAYARD

 

C’EST PAS SOUVENT

 

C’est pas souvent que tu me dis

Que tu m’aimes c’est pas souvent

C’est pas souvent que tu m’écris

Que tu m’aimes c’est pas souvent

Depuis le temps j’aurai bien dû

M’y habituer depuis le temps

Depuis le temps j’aurai bien dû

M’y résigner depuis le temps

 

C’est pas souvent que tu me fais

Des nuits d’amour c’est pas souvent

C’est pas souvent que tu me fais

Voir le grand jour c’est pas souvent

Depuis le temps j’aurai bien dû

Changer de toi depuis le temps

Depuis le temps j’aurai bien dû

Vivre sans toi depuis le temps

 

Mais à vingt ans on ne sait pas

Mais à vingt ans on ne peut pas

Car à vingt ans ce que l’on croit

Cà compte peu çà compte pas

Après vingt ans on ne peut plus

Après vingt ans on ne peut pas

Après vingt ans on n’ose pas

Changer d’amour changer de toi

 

C’est bien souvent que je te dis

Que je t’aime c’est bien souvent

C’est trop souvent que je t’écris

Que je t’aime c’est si souvent

Depuis le temps t’aurais bien pu

Cesser ce jeu depuis le temps

Depuis le temps t’aurais bien pu

M’aimer un peu depuis le temps

Que je t’attends ……

                                                Paroles de Serge LAMA

                                                Musique de Jackie BAYARD

 

 

 

dimanche, 18 décembre 2005

Alice DONA

Site Officiel d' Alice DONA

Article paru sur le site de la SACEM le 12/08/2003

medium_lama_dona.jpg"Tu écris comme un mec, c'est puissant, c'est musclé. Bravo! Une vraie musique de mec!": lorsqu'en 1969, Pierre Delanoë fait ce "compliment définitif" à Alice Dona à propos de leur chanson "C'est de l'eau, c'est du vent" pour Claude François, il souligne autant le caractère énergique de la future "Nana 77" que la difficulté pour une femme à jouer en mixte dans le show-business d'alors. Il faut dire que l'ex-idole des sixties, à peine majeure et tout juste sortie de ses succès d'adolescente, s'est payé le luxe de faire remanier son texte au parolier numéro un de l'époque: décidément, il y a des filles qui en ont! Quoi de plus normal que l'ex-interprète des "Garçons" (1963) soit ensuite devenue la moitié musicale de deux auteurs hors pair, Claude Lemesle (chansons pour Serge Reggiani, Dalida, Joe Dassin, Carlos...) et Serge Lama, dont elle composera paradoxalement... "les musiques les plus viriles" ("Je suis malade", "Chez moi", "L' Algérie", "Femme femme femme", "Messieurs", "Tous les Auf Wiedersehen", "Les ports de l'Atlantique" "La vie-lilas"...), constituant avec eux des équipes plus solides que des couples, métier rimant parfois bien avec amitié.

En contrepartie, les deux paroliers écriront pour elle "des textes de femme qu'ils n'auraient jamais osé chanter eux-mêmes", et la feront même remonter sur scène.

Car Alice, qui a plus d'une corde à son clavier, va conjuguer heureusement ses différentes carrières - chanteuse, compositeur, puis compositeur-interprète, animatrice radio-TV, formatrice, présidente de la Commission des Variétés et aujourd'hui programmatrice de Bobino -, et son "métier de femme", avec néanmoins le constat lucide qu'elle "aurait peut-être pu devenir une énorme vedette si elle s'était laissée faire", ou si, comme certaines consœurs, elle avait sacrifié la femme à l'artiste, renoncé pour son public à une vie de famille ou de couple: "Mais je n'aurais pas été heureuse", précise-t-elle. Qu'à cela ne tienne: en devenant "celle qui est derrière" (cf. "L'antistar"), la demoiselle de Taverny qui rêvait d'être un Bécaud en jupons ("A 14 ans, j'ai entendu "Le jour où la pluie viendra" et je me suis dit que je voulais faire ça") a écrit quelques pages d'or de la chanson française, et pas encore chanté son dernier mot, puisqu'elle nous prépare un album grave "de femme de cinquante ans", sans complexes ni lifting.
 
  Au commencement était la femme, en l'occurrence Mireille qui lui "apprit la patience en la faisant attendre six mois son premier passage télévisé". Belle leçon de métier, à une époque où les idoles, telles des étoiles filantes, étaient aussi sûrement balayées par le vent que les plages de quarante-cinq tours en fin d'été, où l'on se faisait un prénom avant même que de se faire un nom et où les apprenties vedettes encore mineures envoyaient à leurs parents des cartes postales de tournée, comme d'autres de vacances, mais devaient rentrer avant minuit, une fois revenues à la maison (sic). Pour Alice, souvenirs d'une première vie partagée entre les disques Pathé-Marconi ("Demain, j'ai 17 ans", "Le petit train de banlieue", "Les garçons", "Le noël des copains"-1963), les tournées, les rencontres (Jean-Claude Vannier, Claude Lemesle), et ponctuée par un mariage avec... un Célibataire (groupe vocal de l'époque) devenu ensuite éditeur (Plein Soleil), Bernard Ricci.
 
 

A cette époque, vie de femme et vie d'artiste se confondent allégrement, et on la voit aussi bien en robe de mariée au Palmarès des Chansons le jour de son mariage, à Bobino pendant ses noces que, deux ans plus tard, enceinte sur scène en tournée dans le Sud-Ouest ("Jamais bébé ne s'est fait plus discret que le mien! Il n'avait pas le choix puisque c'est sa mère qui bougeait pour deux"- "La vie à l'envers", Ed. Michel Lafon). Mais déjà, le yé-yé s'estompe en même temps qu'arrive l'âge adulte (21 ans!), et qu'à l'orée d'une nouvelle génération, se fait le tri cruel entre les destins éphémères (que de Chantal, Claudine, Christine, Anne-Marie, Jocelyne, Dany, Tiny, Sophie, Jacky disparaissent alors...) et les carrières: Françoise, Sylvie, Sheila... Mettant à profit sa maternité, Alice marque alors une pause, et amorce un délicat virage de carrière: "J'étais devenue une femme et je n'avais plus envie de sautiller sur scène en chantant des petites chansons d'adolescente. Le fait d'avoir un enfant, un mari, un appartement me donnait envie de parler d'autre chose, comme si j'avais pris dix années en une seule et que les années 60 soient soudain très loin. D'autant plus que mes modèles étaient Bécaud, Aznavour, Piaf, Aretha Franklin, et auparavant les grands du Châtelet: Georges Guétary, Luis Mariano, Annie Cordy

Quand j'ai arrêté, je ne savais pas si j'allais reprendre. Comme je continuais néanmoins à écrire des chansons, mon mari m'a suggéré de les placer à d'autres, de me faire connaître comme compositeur. C'était une décision à prendre. J'ai alors travaillé pour Gilles Dreu (première chanson en... mai 68 ndlr!), Carlos, Sylvie Vartan, Claude François ; mais pour certains artistes, je restais une chanteuse yé-yé et ils ne me recevaient pas. Avant Lama, je n'ai pas pu franchir le seuil de Reggiani...". L'auteur des "Ballons rouges", elle l'avait déjà croisé, le temps d'une réplique: "Quand tu auras fait ton bébé, Dona, on pourra peut-être écrire un truc ensemble ?" (toujours cette dichotomie femme/ compositeur). Et c'est tout naturellement en 1971, après une seconde maternité que ne lui aurait peut-être pas permis sa vie de chanteuse, qu'elle va composer pour lui, à l'occasion du... Concours Eurovision de la Chanson à Dublin. "C'est toi que j'attendais" lui dit-il alors simplement, et si la chanson ("Un jardin sur la terre") ne remporte qu'un point, elle amorce une collaboration unique que n'eût pas reniée le tandem Piaf/ Monnot. S'il y a d'autres exemples d'équipes "mixtes" à la même époque (cf. Cris Carol et Mouloudji, Sophie Makhno et Charles Dumont évoqués par ailleurs dans ce numéro), on rechercherait en vain une réussite aussi spectaculaire, à rapprocher peut-être de l'équipe Zazie/ Pascal Obispo actuellement. Une collaboration placée, à la grande époque, sous le signe de la bonne chère -on peut pratiquement les suivre à la trace, de restaus en bistrots -et de l'instinct, façon Bécaud, qu'on pourrait qualifier de "passion professionnelle", les chansons remplaçant ici les enfants et les après-midi de piano les cinq-à-sept romantiques: "Quand on écrit, on a chacun besoin que l'autre soit là, de se renvoyer la balle, d'autant plus que Serge étant l'auteur et l'interprète, on a le résultat tout de suite.
 
 
medium_lama_et_alice.jpgA tel point qu'un été où il était en tournée et moi en vacances, et où il nous fallait impérativement deux chansons pour la rentrée, on s'est envoyé des cassettes de notre vie quotidienne pour se mettre dans l'ambiance: il me parlait depuis un restaurant au bord de la mer, me racontait sa vie, et après seulement, tout au bout de la cassette, il me lisait -sans me l'envoyer par écrit -son texte de chanson, exactement comme s'il avait été là. Et j'écoutais tout, sans tricher. Et moi, je lui renvoyais ma musique enregistrée de la même manière, avec d'abord plein de réflexions, de commentaires sur ce que je vivais. Nous avons écrit de cette façon "L'Algérie"- pour laquelle il ne m'avait donné qu'un couplet-refrain -et "Le roi du café tabac".

En fait, je rêvais d'écrire des notes que je ne pouvais pas atteindre, et ce n'est qu'après que j'ai pu les chanter, quand elles sont "passées par Lama". On a eu la chance de commencer par des chansons fortes: "La chanteuse a 20 ans", "L'enfant d'un autre", "Je suis malade", qui ne sont sorties que plus tard... On s'installait dans le bureau de la maison d'édition, moi au piano je "faisais le magnétophone" en rejouant interminablement mes thèmes, Serge écrivait. C'était l'osmose, à tel point qu'on a souvent cru que les paroles étaient de moi.
 
 
Je compare vraiment ça à la jouissance de l'amour physique. Des fois, à la fin d'une chanson, on se retrouvait en transes, on se jetait dans les bras l'un de l'autre, on pleurait. D'ailleurs, un soir, au Don Camillo, on s'est avoué qu'on s'aimait! Mais on n'a jamais franchi le pas: le rapport amoureux, c'est notre gag à nous, on se dit "peut-être qu'il faudra qu'on essaie un jour" (rire), mais en fait, je crois qu'on est beaucoup plus intimes, à la limite, on a vécu le meilleur avec les chansons! Mais quand paroles et musiques s'imbriquent vraiment bien, on a l'impression de faire partie l'un de l'autre, et à quoi comparer cela sinon à un acte sexuel ?".
 
 
Un thème tellement fort que Claude Lemesle, l'autre partenaire et auteur de moult succès ("Le barbier de Belleville", "J'suis pas chauvin", "Chanson hypocalorique"...) y consacrera carrément une chanson en forme de déclaration de tendresse: "En matière d'amitié/ Tu es mon seul amour". Un message à la femme, la" copine" ou la coéquipière ? Quoi qu'il en soit, ce n'est pas tous les jours qu'on se fait de tels aveux dans le métier, et qu'on pousse la subtilité jusqu'à les faire chanter par l'intéressée: "Pour moi, ce sont deux frangins, on est vraiment de la même famille, consanguins. On a vécu des choses que nous sommes les seuls à connaître, à partager. ça ne s'explique pas, ça se vit. Avec Serge, on a des rapports passionnels, on s'engueulera toute notre vie sur certaines choses, comme à l'époque de Napoléon, où nous nous étions séparés. Mais quoiqu'il arrive, on est ensemble".
 
 
medium_anniversaire_de_serge.jpgCar les chansons créent entre leurs protagonistes des liens secrets, intimes qui, par-delà les obligations légales et la durée de la protection juridique, constituent autant de repères, de codes ou de correspondances dans une vie d'auteur, de petits rendez-vous qui attendent parfois longtemps leur heure: "Pour faire un album, Lama écrivait 50 chansons avec moi, autant avec Yves Gilbert, pour en garder 25 de chaque, puis 10/12 en tout! Il est même arrivé qu'on fasse chacun une musique sur un même texte (cf. "Je te partage"). Et moi, je ne déchirais rien. Alors on ressortait parfois de nos tiroirs des phrases mélodiques, des débuts de textes comme "Les amitiés particulières", ou "Je me sens tout petit devant les filles". Des sujets un peu délicats qu'on avait mis de côté. Ces chansons-là existent, mais il leur manque quelque chose. Je dois en avoir une cinquantaine comme ça dans mes placards. "Je suis malade" n'est sortie qu'un an et demi après avoir été écrite, parce que Sardou venait de chanter "La maladie d'amour".
 
 
A la même époque, d'ailleurs, nous avions une chanson inspirée de l'accident de Serge, qui s'appelait "L'hôpital", et voilà que Sardou fait "L'accident". Du coup, on a laissé tomber. Une autre fois, Serge me porte le début de "Du ventre plat au ventre rond", qu'il voulait chanter lui-même. ça m'a complètement bloquée, car pour moi, c'était vraiment une chanson de femme. J'ai donc gardé pendant trois ans ses trois lignes sur mon bureau, retombant dessus à chaque fois que je partais sur autre chose, "au cas où". Mais rien ne venait, et un jour, il me lance: "Laisse tomber, on verra plus tard". Aussitôt, je me suis dit que j'allais la chanter moi-même, et... j'en ai trouvé immédiatement la musique, après 3 ans de panne sèche. Alors je lui ai dit: "j'ai la musique, mais c'est moi qui la chante: c'est une chanson de femme, c'est ma chanson". Et il en a écrit la suite, en se disant qu'il était une femme quelque part, ou qu'il aurait pu l'être dans une autre vie, alors qu'il n'avait même pas vécu ça en tant que père à l'époque".
 
 
Car ce qui devait arriver arriva: à défaut d'idylle, les deux "auteurs de sa vie" lui refirent un jour, par surprise, de beaux textes ("Je ne pensais pas rechanter mais, devant l'album concocté par Serge et mon mari avec "L'antistar", je me suis dit: je vais faire des disques peinarde, comme Sheila, avec mes mômes à la campagne, et puis ils m'ont repoussée sur scène"), et ce n'est pas le moindre intérêt de cette démarche que d'avoir révélé en eux une part de féminité, certes propre à tout créateur, mais exprimée ici au sens premier du terme: "Mes auteurs ont si bien écrit mes sentiments de femme qu'on m'a toujours attribué dans le public la... paternité de mes paroles! En fait, les hommes écrivent à mon avis beaucoup mieux pour les femmes qu'ils ne le feraient pour eux-mêmes, ils vont plus loin, peut-être parce qu'ils laissent parler leur féminité, qu'ils dépassent leurs blocages et se sentent moins exposés: Claude ne s'est jamais autant laissé aller à dire des choses que dans nos chansons, parce qu'il savait que je n'avais pas de tabous, que j'exprime les choses comme je les ressens, directement: je chante la vie! Ainsi avions-nous fait pour Carlos un titre intitulé "La salope", et finalement... c'est moi qui l'ai interprété! Il faut dire que Claude et Serge ont une sensibilité extrêmement féminine, à la différence d'un Pierre Delanoë qui aura une écriture plutôt égale".
 
 
Une démarche d'écriture qu'Alice reconnaît aujourd'hui dans une chanson comme "Je voudrais la connaître" de Jean-Jacques Goldman pour Patricia Kaas: "Il m'a expliqué que jamais il n'aurait écrit cela pour lui-même, parce qu'un homme n'aurait pas cette envie, cette idée de voir le visage de son rival. Quand il écrit pour une fille, il met moins de pudeur, de premier degré dans son texte". Des chansons pour des femmes, Alice en composera d'ailleurs beaucoup, pas forcément reconnues, souvent remarquables, témoin ces neuf titres rares -à tous les sens du mot -qu'elle fit pour Régine avec, entre autres, Vline Buggy et Michèle Vendôme ("La bonne adresse pour chiens perdus", "Les amants sont maigres et les maris sont gras"...), osant même des sujets rares qui se virent refusés: "Avec Lama, nous avions proposé à Régine une magnifique chanson intitulée "Quand on découvre qu'on est moche", mais elle l'a refusée, et c'est Charlotte Julian qui l'a enregistrée. Dommage, car tout le monde aurait dit: "Enfin, une femme qui a le courage de dire ça", et cela aurait pu être un succès. Car l'image d'une femme bouge, elle vieillit, et il y a un moment où tu ne peux plus te rattraper. Dalida a eu ce sentiment, et elle a décidé de partir...".
 
 
Dalida: c'est avec elle qu'Alice va vivre l'une de ses plus émouvantes rencontres professionnelles. " Dali, je suis allée la voir quelques semaines avant sa mort pour lui montrer une chanson écrite avec Pierre-André Doucet, qui s'appelait "Fatiguée". Car j'avais vu son film avec Youssef Chahine, "Le sixième jour", qui aurait pu lui permettre de prendre un virage fabuleux, d'arrêter les paillettes et de chanter de vraies chansons de femme. Et je m'étais dit: "On va pouvoir la faire vieillir". Je lui ai fait écouter la chanson, rue Damrémont, elle était en larmes. Et elle me dit: "Il va me falloir un peu de temps avant que je puisse chanter cela, c'est tellement ce que je ressens en ce moment...". C'était un constat, une espèce de bilan qui commençait par "Tout le bonheur que je donne est fatigué, je passe ma vie entre deux poudriers" et qui se terminait par "J'ai envie de passer à autre chose, maintenant". Quand je suis ressortie, j'étais troublée, je ne voulais pas la faire pleurer, mais ça allait bien plus loin que la chanson...".
 
 
Comédiennes, chanteuses le savent bien: Pas facile de vieillir -appelons cela grandir -lorsqu'on a une image publique, a fortiori au féminin. Même si elle n'y est pas tout à fait parvenue, "Dali", elle, s'y employa très tôt, en reprenant et popularisant dès 1973 le fameux "Je suis malade" de Serge et Alice, qui fit heureusement le pendant à "Avec le temps", au moment où elle vira de carrière et passa de "Callas des juke-boxes" à "tragédienn e de la chanson" (dixit la presse). Alice, elle, s'en revint à la scène pour ses 30 ans, à l'instigation de Serge et de son mari, et la quitta vers la quarantaine, après huit albums bien remplis, pour la retrouver bientôt, dix ans après, avec des chansons de cinquantaine: des variations de carrière pas si désordonnées qu'il pourrait y paraître, puisqu'à chaque étape de l'artiste répondent de nouvelles expériences de la femme, comme des correspondances secrètes.
Mais quel enseignement tirer de ces pérégrinations, quelle leçon de vie et de métier pour une jeune chanteuse contemporaine appelée à rencontrer les mêmes problèmes, par exemple Zazie, qu'elle avoue admirer particulièrement (et qui, comme elle, mène désormais de front une carrière solo d'interprète et une carrière d'auteur pour Obispo, Pagny, Hallyday etc). Là aussi, Alice regarde les choses en face: "On me demande toujours comment j'ai pu dissocier ma vie de femme de ma vie professionnelle: je ne l'ai jamais dissociée, il a fallu que tout le monde s'intègre. Mes enfants ont toujours été intégrés, ils étaient là chaque jour à m'attendre dans les coulisses de Bobino, ce métier ne les fait donc pas rêver, même si ma fille s'y est ensuite retrouvée. Le problème, c'est qu'une vie de femme-artiste, ça englobe une vie de femme, tout le quotidien, le matériel. Quand un homme rentre à la maison et que sa femme est là, il trouve tout ce qu'il faut, alors que lorsqu'une chanteuse rentre après 3 semaines/ 1 mois de tournée, tout lui tombe sur la tête en 24 heures, les fringues, les paperasses, les rendez-vous: il lui faut remplir le frigo, s'occuper des maladies des petits -qu'il est d'ailleurs difficile de laisser tout ce temps-là à son mec ou à une nounou -, des papiers à remplir, du courrier, des recommandés, de la sécu, des maîtres d'école à voir, bref de la vie de famille. Pour peu que le compagnon fasse le même métier qu'elle, cela devient horrible. C'est pour cela que les femmes ont moins de pudeur pour plein de choses: elles ont conscience des réalités. A part quelques intouchables, des divas qui roulent avec chauffeurs et qui tombent un jour de haut, parce qu'on les avait laissées sur un nuage, nous devons assumer le quotidien, j'ai toujours privilégié ça: je serais certainement devenue une star si je n'avais pas été une femme".
 
 
Et pourtant, elle s'empresse d'ajouter "qu'elle ne pourrait pas vivre avec quelqu'un qui ferait autre chose que ce métier, même si, comme disait Patachou, les couples d'artistes gravitent toujours sur deux échelles", même si cela implique parfois un étrange "contrat de mariage" ("Je te préviens: mon métier passe avant tout", lui avait dit Bernard Ricci avant de l'épouser), et, en cours de route, des séparations de corps ou de cœur, des divorces professionnels qui s'ajoutent aux autres: "Quand Serge a voulu faire son "Napoléon", je me suis retirée. Peut-être aussi que je n'étais pas sûre d'"assurer". Mais j'ai vu là l'occasion de faire un break -comme quand j'avais eu ma fille -, de voir si j'étais grande toute seule, de vivre un peu ma vie... J'ai fait huit albums de 75 à 87, puis j'ai arrêté parce que j'avais dit tout ce que j'avais à dire, j'étais bien. Pour chanter, comme dit Obispo, il faut qu'il t'arrive des choses, et pour cela, il faut laisser du temps. Là, après dix ans de silence, j'ai écrit mes chansons de 50 ans, avec deux auteurs de mon école dont l'un a 30 ans. C'est plutôt un disque grave... C'est curieux, certains textes ressemblent à du Lemesle, d'autres à du Lama".
 
 
On ne se défait pas si facilement des bonnes habitudes, et de ces textes si fins -par exemple "Ton côté du lit", écrit pour Joe Dassin avec Claude Lesmesle, ou "L'enfant d'une autre"- qu'il fallait prendre garde "à ne pas trop faire chanter la musique, ne pas couvrir un seul mot pour en garder toute la beauté". Car la "petite pompiste de Taverny", comme titrait un peu facilement France-Soir du 7/ 5/ 63 en la montrant devant le garage paternel, est allée à bonne école, avec de tels amis, de tels maîtres, qui la promurent en tout bien tout honneur "Nana 77" pour son deuxième album, contenant entre autres le fameux "Régime hypocalorique" à en faire pâlir la copine Marie-Paule elle-même.
 
 
Cette complicité de cœur, secret mélange de séduction, de fraternité et d'inspiration (l'intérêt d'une femme-artiste étant qu'elle peut en même temps jouer les muses), Alice va paradoxalement la rencontrer aussi à l'époque avec un autre fameux auteur, Georges Brassens, qui, à défaut d'écrire pour elle, jouera quelque peu les confidents, précepteurs et pères spirituels, et accepta même d'interpréter avec elle une partition à quatre mains (et à deux pianos) à la télévision: "C'était un grand amour mutuel, qui aurait pu devenir aussi fort qu'avec Lama. Serge me disait d'ailleurs: "Brassens aurait 20 ans de moins, il t'aurait sautée!" (rire). C'était une sorte de gourou. Il me passait régulièrement des livres qu'il se rachetait aussitôt chez les bouquinistes et où il avait coché des pages à mon intention, avec des petites flèches, des annotations: "Regarde, ça peut faire de beaux sujets de chansons!". Je n'ai pas forcément été jusque-là, mais cela m'a aidée à me connaître, car j'essayais surtout de comprendre comment il me percevait. Le plus étonnant, c'est qu'il composait toujours au clavier, sur son synthé Farfiza, en imaginant ses chansons avec... un grand orchestre, des cuivres, des violons, des contre-chants, avant de les faire seul à la guitare! Il souffrait de ne pas être tout à fait reconnu comme compositeur...".
 
 
Une galerie de portraits qui serait incomplète si l'on n'évoquait pas ici ses émouvantes rencontres avec Jean Seberg -qui lui demanda des chansons -, Romy Schneider et Dalida, déjà évoquée, ou encore Edith Piaf: "Symboliquement, je l'ai croisée chez Pathé en 1963, l'année de mes débuts et de sa disparition: elle était dans une petite chaise roulante et Théo Sarapo la poussait. Ensuite, je suis devenue amie avec Théo -un verseau, comme Claude François et Serge Lama-, et deux ans plus tard, il m'a fait entrer un jour dans l'immense salon quasi désert d'Edith au boulevard Lannes. Elle avait vendu tous ses meubles, il ne restait que le piano, sur lequel Marguerite Monnot avait composé, fait répéter Edith. J'étais comme paralysée, je n'osais pas y toucher, j'imaginais Monnot assise à ma place, je sentais Piaf partout autour de moi, dans cet appartement vide, d'autant plus qu'elle y faisait naguère tourner les tables. C'était impressionnant...".
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Mais le moment le plus fort d'une vie jalonnée de rencontres restera peut-être ce 2 juillet 1993, où, pour fêter la fin des cours du Studio Alice Dona, une certaine longue dame brune s'en vint passer une après-midi entière avec les élèves et... leur professeur. Barbara, arrivée à son habitude plus de deux heures avant le moment du rendez-vous, les écouta chanter, et leur parla passionnément de sa passion, ce métier singulier qu'elle appelait "son évidence": "Si ce n'est pas votre évidence, il ne faut pas le faire. Il faut que tu te réveilles le matin et que tu n'aies envies que de ça. Il faut que tu t'endormes le soir et que tu ne rêves que d'être à demain matin pour faire ton métier, et que tu ne te poses même pas la question".

"Quand Barbara a dit ça aux mômes, conclut Alice, je me suis aussi dit en moi-même: "Je sais pourquoi je l'ai fait, pourquoi je continue le disque, l'école, Bobino. Parce que c'était mon évidence".